“ Si on donne du pouvoir d’achat Emmanuel Macron, président de la République, |
La question était au cœur des États généraux de l’alimentation dont les filières produits de la mer ne sauraient être exclues. Mais dans un contexte de pénurie de matières premières, le maillon le plus faible n’est peut-être pas le producteur.Stabiliser les marges des mareyeurs et transformateurs mises à mal par des hausses de cours, presque impossibles à répercuter, est un enjeu pour toute la filière.
« Depuis le début de l’année, le prix moyen de nos achats sous les criées bretonnes ou normandes a augmenté de 12,5 % », chiffre Olivier Bigot, directeur commercial d’Ame Hasle, présent aux Assises de la pêche et des produits de la mer à Quimper, en septembre.
Début octobre, les représentants des conserves françaises de poissons dénoncent des hausses de cours du thon de plus de 70 % sur 18 mois, de 18,5 % sur la sardine depuis le début de l’année et de 35 % pour le maquereau. Des niveaux qui mettent en péril les quinze conserveries françaises et l’emploi direct ou indirect de plus de 12 000 personnes, si ces hausses de coûts de revient ne sont pas répercutées dans les prix de vente des produits. Alors que les négociations commerciales vont démarrer, dans la foulée des États généraux de l’alimentation, les conserveurs « en appellent à la responsabilité des enseignes et des consommateurs ».
Mais mareyeurs comme transformateurs ont conscience qu’ils ne peuvent pas toujours répercuter l’intégralité des hausses dans le contexte économique actuel. « C’est un mal pour un bien, positive Olivier Bigot. Cela nous oblige à travailler autrement. Sur certaines espèces, comme la raie, nous nous sommes longtemps contentés de travailler la partie noble, les ailes. Aujourd’hui, nous pouvons proposer de la gorge ou du dos de raie. Ces morceaux ont leur clientèle. »
Adapter les gammes à chaque circuit de distribution et valoriser les coproduits sont des pistes empruntées par un nombre toujours plus large de mareyeurs et de transformateurs, pour limiter l’impact de la hausse des prix sur leur marge. C’est vrai pour les conserveurs qui essaient, par exemple, de valoriser les têtes de sardine. « Mais nous ne captons pas la valeur ajoutée dessus, faute de pouvoir industrialiser nous-mêmes », précise Jean-François Hug, Pdg de la Maison Chancerelle. Le faire nécessite de lourds investissements que les niveaux de marges actuels de la première ou de la seconde transformation ne permettent pas ou peu.
Point de vue Encadrement des promotions
« Relever le seuil de revente à perte de 10 ou 15 % des produits alimentaires ne mettra pas fin, je le crains, à la guerre des prix. Je crois davantage à l’encadrement des promotions, tant en volumes qu’en valeur. Sur le thon naturel en boîte, un tiers des ventes est réalisé sous promotion, parfois très importantes : 50 % dans le cadre des offres « 1 produit acheté, 1 produit gratuit », 33 % « avec 2 produits achetés, 1 produit gratuit ». |
Pourtant, « il suffirait que les grands distributeurs ou les grossistes, nos grands clients, acceptent de rémunérer 10 centimes de plus le kilo et ainsi reconnaître le service et la qualité fournie, pour dégager 4 millions de résultat supplémentaire en fin d’année. De quoi nous donner la capacité d’investir », quantifie Fabrice Guyot, Pdg du groupe Océalliance, lors des Assises de la filière pêche et des produits de la mer.
Des montants qui iront en grande partie aux pêcheurs, de France ou d’ailleurs. En effet, l’enjeu pour les maillons intermédiaires de la filière consiste à sécuriser leurs apports. À défaut de pouvoir s’aligner sur les cours des marchés mondiaux, comme c’est le cas pour le saumon, le thon tropical, le colin d’Alaska ou encore la saint- jacques, ou faute de pouvoir mettre autant sous les criées françaises que les acteurs du frais, dont les marchés sont plus rémunérateurs, les conserveurs comme les acteurs du surgelé peuvent subir des ruptures.
« Pour gagner la bagarre des approvisionnements, les transformateurs doivent avoir de la marge pour mieux rémunérer le pêcheur, insistait Régis Privé, président d’Argis Galac’sea, lors des Assises de la pêche et des produits de la mer. Cette marge ne peut s’obtenir que de deux façons : soit en montant très haut en valeur ajoutée, soit en touchant le consommateur directement, c’est-à-dire en faisant fi d’un maillon de la chaîne. »
Clairement, le responsable ne mise pas sur la remontée des seuils de revente à perte pour y parvenir. Pas plus d’ailleurs que Jean-François Hug : « Le relever de 10 à 15 % ne mettra pas fin à la guerre des prix. Au mieux, cela permettra aux enseignes de gagner plus sur les ventes de produits de grandes marques internationales, sans assurance que l’industriel et le producteur s’y retrouvent. »
Quant aux associations de consommateurs, elles n’y sont pas non plus favorables, estimant que cela conduirait à une inflation généralisée de l’alimentaire.
Face à la polémique, Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas tranché le débat. « Nous ne répondrons pas au défi collectif que représente la lutte contre les prix abusivement bas et la juste rémunération de tous en se contentant de relever le seuil de revente à perte et d’encadrer les promotions. Je n’y suis pas opposé, mais pas sans accompagnement : je ne signerais pas un chèque en blanc à la distribution. Il ne faudrait pas tomber dans la facilité en se mettant d’accord au détriment du consommateur. »
Un consommateur qui peut s’avérer être plein de paradoxes. « Face à des prix qui montent indéniablement au rayon marée, il accepte finalement de payer plus cher en allant dans les rayons libre-service. La croissance au rayon marée vient du segment libre-service, confirme Olivier Costentin, responsable marketing pour U - enseigne. Au regard du prix kilo, ce n’est pas rationnel. Mais ce dernier n’est plus la référence du consommateur qui regarde, au LS, le prix facial de la barquette. »
Si les enseignes tentent de s’adapter en développant « des opérations poissonnières, avec de la découpe de filets, de la transformation a minima avec des marinades ou de la fumaison sur place », elles ne peuvent pas faire l’impasse sur l’espace marée et ses promotions régulières. « Même sur les marchés, les promotions font partie du code marée, rappelle Olivier Costentin. Le rayon marée est stratégique. C’est loin d’être le plus rentable en chiffre mais, en termes d’image, c’est différent. Ce rayon est celui qui peut faire venir les gens dans les magasins. Surtout lorsque s’ouvre la saison de la saint-jacques, par exemple. Dans ce cas, il est clair que nous ne margeons pas comme d’habitude. »
Est-ce viable pour la filière ? Comme le confirme l’observatoire des prix et des marges, il y a peu de gagnants. Mais si ni le distributeur ni le mareyeur ni le transformateur ne marge, peut-on penser que le pêcheur, le producteur, s’en sorte ? Sa situation s’est améliorée. Nul ne le conteste et la reprise des investissements dans de nouveaux bateaux de pêche en est le signe. Mais les armements dégagent-ils suffisamment de marges pour accélérer le renouvellement de la flotte ? Car, au rythme actuel, « il faudra 100 ans pour renouveler toute la flotte. Entre-temps, les apports risquent de se réduire faute de bateaux pour aller chercher les poissons », alerte Pierre Karleskind, vice-président du conseil régional de Bretagne en charge de la mer.
Alors, dans le cadre des plans de filières, que doivent présenter au gouvernement les interprofessions d’ici à la fin de l’année, pour « relever, filière par filière, les défis du prix, de la souveraineté alimentaire, des enjeux sanitaires et environnementaux », insiste Emmanuel Macron, nul doute que nombre de transformateurs et mareyeurs seront prêts à soutenir la modernisation de la flotte. Pas sans contrepartie mais en échange de contrats d’engagement sur des volumes et des prix, de façon à stabiliser et à sécuriser les marges. « Sauf que le secteur de la pêche n’a pas toujours le sens de la contractualisation, constate Jean-François Hug. Cela dit, dans un contexte de pénurie, il est impossible de bloquer le prix d’un producteur, surtout quand les marins sont payés à la part. »
Au sein du groupe Mytilimer, malgré des prises de participation dans l’amont, Christophe Le Bihan ne signe pas de contrat en tant que tel : « La contractualisation a ses limites. À moi d’acheter plus cher que le prix du marché pour permettre au pêcheur d’investir dans un nouveau bateau. Ce soutien, je le pense, ne sera pas oublié. » Mais acheter plus cher au producteur l’oblige à investir lourdement dans un modèle qu’il définit comme « circulaire et équitable ».
Reste à savoir si, dans les échanges que devront avoir les acteurs de la filière pour bâtir le plan exigé par le président de la République, la notion de juste prix aux producteurs pourrait couvrir ce besoin d’investissements massifs. Le cas échéant, il faudra que transformateurs, mareyeurs et distributeurs le répercutent auprès du consommateur.
Difficile de le faire sans pédagogie, ni sans montée en gamme ou qualité. Difficile aussi de le faire sans risquer de détourner les consommateurs d’un aliment sain. Or, permettre à chacun d’accéder à une alimentation saine, durable et sûre est l’autre enjeu de ces États généraux de l’alimentation. Peut-être les travaux conduits actuellement par France Filière Pêche pour aider la filière à choisir son avenir permettront de trouver un juste équilibre. À suivre.
Céline ASTRUC
Construire un modèle circulaire et équitable par filière : l’ambition du groupe Mytilimer
Présent à l’amont de la filière (concessions aquacoles, participations dans un armement) comme dans la transformation et la commercialisation, le groupe Mytilimer a des projets plein les tiroirs et un plan d’investissement massif sur sept ans. Un tiers sera dédié à la croissance externe, un tiers à la croissance interne et un tiers à la mise en place « d’un pôle d’innovation et d’excellence, pour lequel les experts chercheront toutes les synergies à mettre en place dans les entités du groupe, notamment pour aller vers 100 % de rendement des matières premières. L’idée, c’est de pouvoir valoriser la chair de moules sous taille et de l’intégrer dans l’alimentation des truites, de travailler sur les coquilles, le byssus, etc. », illustre Christophe Le Bihan, Pdg du groupe (en photo). Derrière cette ambition se cache la volonté de rémunérer correctement chaque maillon des filières sur lesquelles le groupe travaille : moules, truites, poissons des côtes bretonnes. En commençant par le producteur. « Il s’agit de lui donner la capacité d’investir. En achetant la truite de mer élevée à Auray bien plus cher que le marché, je donne les moyens au pisciculteur de passer d’une production de 12 à 25 tonnes, puis de 25 à 50 et de 50 à 100 tonnes, sans pression. Or, si je veux que l’atelier de fumaison de Vitré puisse travailler uniquement des produits bretons, il lui faut cette matière première d’excellence. » Pour le responsable, l’atelier de transformation peut gagner sa vie dans la mesure où « petit - 600 m2 -, bien organisé et spécialisé, il coûte moins cher à faire tourner qu’un site de 3 000 m2 ». Pour le responsable, « l’usine de demain n’est pas une grosse usine, mais un ensemble de petites unités, toutes centres de profit, centrées sur un produit, avec un sourcing maîtrisé et une politique de qualité ». Pour fidéliser ses équipes et conserver les savoir-faire, clés de la réussite, le groupe reverse à ses salariés « une prime équivalant à 15 % de la masse salariale. Pour l’heure, aucun dividende n’a été versé, tous les bénéfices ont été réinjectés dans le groupe ». Pour dégager des marges, il faut toucher les consommateurs. « Cela passe par le fait d’apporter le bon produit au bon client, soit par du service soit par de la seconde transformation. Il est indispensable d’avoir des marques pour parler au consommateur », affirme Christophe Le Bihan. Alors, pour toucher le grand public, il mise sur la Cancalaise. « Pour les chefs de France ou d’ailleurs, ce sera Marie Luxe. Plus qu’une entreprise de mareyage, Marie Luxe est une marque, celle des produits d’excellence du groupe. Sa valeur ajoutée tient au fait qu’elle vend le poisson d’abord, puis valorise ses prestations de services ensuite, comme les découpes sur mesure. » Dirigée par Marie Bercegeay, Marie Luxe, qui a rejoint le groupe Mytilimer en octobre, doit aussi devenir la tête de pont du groupe à l’export. « Ce sera plus facile de développer la marque la Cancalaise sur les marchés étrangers, en ayant comme références et ambassadeurs les grands chefs qui font confiance à Marie Luxe », estime Christophe Le Bihan. Ce modèle d’intégration verticale, mais « surtout circulaire et équitable », le dirigeant souhaite le développer sur d’autres filières. « Pourquoi pas l’araignée. La ressource est là, durable. Nous pouvons aider le pêcheur à aller la chercher en le rémunérant de façon à ce qu’il puisse investir dans un bateau. Nous disposons des viviers pour l’expédier, pouvons investir dans un système d’extraction de la chair et la valoriser, en frais avec une DLC courte, auprès de la clientèle de la société Marie Luxe. Enfin, retraiter les carapaces doit être possible. » |