La liste rouge de Bloom provoque une colère noire de la filière

Le 02/04/2025 à 16:03 par La rédaction

Le 23 mars, l’ONG Bloom a publié sur son site une « liste rouge » de navires ayant pêché dans les aires marines protégées (AMP) en 2024. Une méthode qui a scandalisé la profession.

Dans sa liste, Bloom publie nommément des navires de toutes tailles, y compris de moins de 12 mètres, qui correspondent à une « pêche artisanale » que l’ONG prétend défendre. Elle y amalgame également plusieurs techniques de pêche : lors de la publication, des fileyeurs se sont retrouvés amalgamés à des chalutiers et des navires russes ou chinois à des navires français ou européen. La liste initiale comportait même… un navire de guerre espagnol ! Jérémie Souben, secrétaire général de la Fedopa (Fédération des organisations de producteurs de la pêche artisanale) souligne également un biais dans la liste : « Elle regarde les données AIS (Automatic identification system, NDLR) des navires pour localiser ceux qui ont pêché dans les AMP mais ces données ne permettent pas de distinguer la navigation de l’action de pêche. Aussi, la France a un réseau d’AMP dense à la côte, où les navires transitent pour aller sur les sites de pêche. Il y a ici de la désinformation. »

Mais, bien sûr, c’est la méthode bien davantage que le fond qui a scandalisé la profession. « Jeter en pâture des navires qui exercent une activité légale, c’est déplorable, s’indigne Jérémie Souben. Bloom cherche à diviser la profession, c’est très décevant pour moi qui suis attaché à la concertation. Mais c’est dans ces moments que nous nous serrons les coudes ! J’ai vu un fileyeur prendre la défense de ses collègues chalutiers, les pêcheurs refusent la division. » Président de France Filière Pêche et de l’Union du mareyage français (UMF), Frédéric Toulliou dénonce « cette façon de travailler qui n’est pas constructive, alors que la filière est déjà en difficulté. Le fond du discours de Bloom, c’est de cogner sur la pêche française dans son ensemble. Aujourd’hui, c’est le chalut dans les AMP, demain c’est le chalut tout court, puis la drague, puis tout le monde. » « C’est la double peine, regrette Hélène Keraudren, secrétaire générale de FFP. L’Union européenne a fait le choix d’avoir un vaste réseau d’AMP où concilier protection de l’environnement et activité économique avec des contraintes pour les pêcheurs et Bloom vient les stigmatiser pour une activité légale. » Hélène Keraudren rappelle que 40 % des eaux européennes ne sont pas accessibles au chalutage de fond et qu’un avis du Ciem (Conseil international pour l’exploration de la mer) note que 90 % du revenu généré par le chalutage se fait dans 50 % de la surface maritime.

Didier Gascuel, directeur du pôle halieutique de l’Institut Agro de Rennes et coauteur du rapport TransiPêche cofinancé par Bloom, se désolidarise de la méthode. « L’initiative de Bloom […] est extrêmement critiquable et totalement contre-productive, écrit-il dans un post LinkedIn du 31 mars. L’affaire est d’autant plus regrettable que tous les adversaires de la transition des pêches se sont engouffrés dans la brèche. […] La recherche patiente, exigeante et complexe du dialogue a malheureusement reculé de trois pas. » Didier Gascuel n’a pas souhaité répondre à nos questions.

La filière mobilisée

Pour Hélène Keraudren, « l’enjeu est surtout de rappeler la légalité du chalutage dans les AMP, dans un cadre réglementaire. Nous rappelons également les engagements des pêcheurs via nos partenariats avec des scientifiques pour assurer une activité durable, et j’entends durable dans le temps ». Jérémie Souben « réfléchit à des leviers judiciaires, individuellement et collectivement. Nous travaillons entre OP et comités des pêches à un guide pour les armateurs concernés qui souhaiteraient engager des poursuites, nous sommes en train d’étudier les fondements juridiques. Mais nous sommes tous mobilisés ». Une solidarité rare dans la filière, davantage habituée aux tensions entre OP et comités ou entre mareyeurs et pêcheurs.

Des tensions à venir lors de l’Unoc   ?

En juin se tiendra à Nice la conférence des Nations unies pour l’océan (Unoc ), où la question d’une interdiction du chalutage dans les AMP se pose. La ministre de la Transition écologique et de la Pêche, Agnès Pannier-Runacher a rappelé le 1er avril à Lorient, accompagnée du commissaire européen Costas Kadis, la position de la France et de l’Union européenne : une protection des AMP au cas par cas. Une approche également confirmée par le président de la République le 31 mars lors du sommet SOS Océan, en amont de l’Unoc. « C’est une approche de bon sens, appuyée sur des études d’impact », souligne Frédéric Toulliou.

Aujourd’hui, rappelons que pratiquer le chalut dans les AMP est autorisé en France, sauf contre-indication, notamment lors des analyses de risques pêche dans les espaces Natura 2000. Si cette activité présente un impact et peut susciter des débats politiques, la méthode du « name and shame » employée par Bloom envers des navires qui pratiquent une activité légale pose a minima question.

Vincent SCHUMENG

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