Le marché de l’anguille en France est plutôt confidentiel et se décompose en trois branches principales : la pêche de civelles est destinée soit au repeuplement, soit au grossissement pour le fumage et la consommation humaine, soit au marché du frais ou du fumé (pêche fluviale et maritime). Pour comprendre le marché de l’anguille, il faut revenir à son cycle de vie spécifique et encore mystérieux : l’anguille jaune, fluviale, migre dans l’océan pour se reproduire, où elle devient anguille argentée. Le fonctionnement de sa reproduction est encore méconnu, mais les œufs éclosent et donnent les fameuses civelles – alors dites transparentes, qui remontent du plateau continental vers les estuaires où elles deviennent civelles pigmentées. En temps normal, elles remontent les cours d’eau pour grandir et devenir des anguilles jaunes, mais de nombreux facteurs rendent cette remontée impossible, comme l’explique Antony Viera, chargé de mission chez Ara France : « Les cours d’eau subissent des ruptures de leur continuité écologique (barrages, pollutions, déviations…), ce qui rend nécessaires les opérations de repeuplement, qui consistent à remonter artificiellement les civelles en amont. En France, 60 % du quota sont destinés au repeuplement. C’est une solution palliative, mais l’enjeu est bien de restaurer cette continuité écologique. » Le repeuplement s’inscrit dans un cadre réglementaire européen, dans lequel chaque État membre doit mettre en place un plan de gestion et de sauvegarde de l’anguille. En France, ce plan appliqué depuis 2011 porte sur la diminution de l’effort de pêche, la restauration de la continuité écologique et de la qualité de l’eau, la restauration des habitats et le repeuplement. Une récente étude du Muséum national d’histoire naturelle indique que les anguilles issues du repeuplement contribuent à hauteur de 5 à 10 % aux flux d’anguilles repartant en mer.
Pour la saison 2023-2024, la Commission européenne a imposé une fermeture de la pêche pendant six mois, contre une fermeture totale dans sa proposition initiale. Le Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM) pointe « des conséquences probables sur le marché, avec d’importants volumes d’anguilles sur un court laps de temps. De manière générale, c’est un produit méconnu qui a mauvaise presse à cause de sa forme et sa texture, mais aussi de son statut de conservation dit “en danger critique d’extinction”. L’anguille reste un marché de niche, destiné aux connaisseurs. » Au-delà des aspects consommation, le CNPMEM salue « le travail des pêcheurs sur le repeuplement. Sans eux, l’anguille ne reviendrait pas dans nos rivières ».
Pour l’année 2024, le Ciem recommande une nouvelle fois un quota zéro, en rappelant l’état critique des populations d’anguille. La France décide quant à elle de rehausser le quota de 12 %, l’amenant à 65 tonnes. La Fedopa* rappelle que l’anguille fait partie de l’équilibre économique des pêcheurs artisans côtiers, qui pêchent l’anguille l’hiver et d’autres espèces (bar, lieu jaune…) pendant la belle saison. En France, 60 % du marché sont en restauration. Ethic Ocean en appelle à « la responsabilité des restaurateurs ». L’ONG demande de ne plus pêcher l’anguille, ni pour la consommation ni pour le repeuplement, sur la base de la recommandation du Ciem. Mais Ethic Ocean rejoint les professionnels sur la nécessité de restaurer les cours d’eau pour permettre au cycle de vie de l’anguille de perdurer.
Vincent SCHUMENG
*Fédération des organisations de producteurs de la pêche artisanale