Le développement volontariste et massif de la culture de macroalgues au niveau mondial est plus que jamais présenté par ses promoteurs comme l’une des solutions les plus prometteuses pour endiguer la hausse des émissions de CO2 et ainsi figurer en bonne place des mesures radicales et efficientes à prendre pour lutter contre le réchauffement climatique. En effet, grâce à la photosynthèse, les algues sont un extraordinaire puits de carbone, largement plus efficaces que les forêts. Dans son livre La Révolution des algues *, paru début 2022, Vincent Doumeizel tente de démontrer ce rôle primordial que pourraient avoir les algues. Dans cet ouvrage sous-titré « Manifeste pour un futur durable », il développe aussi largement les autres vertus des algues, quasi « sauveuses du monde » : nourrir la planète, soigner les humains, animaux et végétaux, se substituer au plastique si pollueur, etc. Et cette activité économique offre déjà à des populations, notamment dans les pays en voie de développement, un travail rémunérateur et émancipateur pour les femmes, permettant de sortir de la pauvreté. Vincent Doumeizel cite souvent l’exemple de la Tanzanie, où les innombrables microélevages d’algues à 80 % l'œuvre de femmes.
Mais qu’y a t-il de commun entre ces
algocultrices africaines, ou de Malaisie, et les deux fondatrices de la start-up parisienne Neptune Elements, Victoire et Cécile ? Depuis 2020, ces deux trentenaires CSP+, qui viennent de lever 1 million d’euros, se donnent pour « mission de démocratiser les algues dans l’alimentation et de développer toute la filière ». Le marché français des algues a ainsi vu débarquer leurs belles boîtes métalliques à 25 euros les 50 (ulve de culture), 60 (kombu royal et dulse) ou 70 grammes (wakamé de culture) d’algues déshydratées et une tablette de chocolat de mer à 12 euros les 100 grammes. Soit de 300 à 500 euros/kg pour les boîtes, conditionnées dans un Esat (établissement et service d’aide par le travail). L’aventure ne faisant que débuter, les volumes déjà vendus se comptent en kilogrammes, pas (encore ?) en tonnes. Les deux entrepreneuses entendent privilégier les algues de culture française, donc bretonnes. On est certes clairement sur le marché des algues condiments – où la valorisation est maximale – et non des algues légumes, mais des transformateurs d’algues chevronnés sont « estomaqués » par cette audace commerciale, appuyée par un discours marketing très au point…
La production mondiale, en croissance continue, dépassait les 35 millions de tonnes d’algues en 2021, à 90 % issues de cultures, principalement en Asie (Chine, Corée…), et destinées à 70 % à l’alimentation humaine. La production française, certes la deuxième en Europe après la Norvège, offre un profil très modeste, très inversé selon l’origine, avec ses (environ) 75 000 tonnes d’algues sauvages annuelles, dont 70 000 tonnes de laminaires récoltées en mer par les 35 navires goémoniers licenciés, essentiellement nord finistériens, pour l’industrie des alginates. Le reste correspond aux 4 000 à 5 000 tonnes d’algues de rive, cueillies bon an mal an par environ 150 récoltants professionnels (77 licences entreprise), dont seulement 700 tonnes (400 et quelques tonnes de dulse et seulement 30 tonnes de nori, deux espèces en tension) sont transformées pour l’alimentation humaine, hors alginates. Quant aux algues cultivées en France, leur production ne décolle toujours pas, on stagne encore sous le millier de tonnes annuelles, malgré de réels progrès, notamment de la part de l’algoculteur le plus important, en termes de volume, le finistérien Algolesko : il a dépassé cette saison les 250 tonnes de Saccharina (surtout), wakamé et Alaria sur ses deux sites (Lesconil et Bréhat).
Algolesko est membre de la coalition Seaweed for Europe et a pu récemment constater in situ le développement de la filière irlandaise. Des Écossais, Néerlandais, Danois et Suédois (notamment avec des résultats encourageants de culture de dulse en mer), voire même des Espagnols, se distinguent aussi comme algoculteurs. Mais ce sont probablement les Féringiens (habitants des Îles Féroé) et surtout les Norvégiens qui obtiennent les résultats les plus probants, avec des modèles économiques de mieux en mieux assurés, au prix d’investissements massifs. Après le saumon, la France ne va-t-elle pas subir l’afflux d’algues venues du nord ? Le tout dans un marché européen et nord-américain qui évoluera sans doute vers l’incorporation d’algues dans des préparations plant based (à base de végétaux), alternatives aux aliments carnés consommant des animaux terrestres et marins…
Lionel FLAGEUL