Les chiffres sont sans appel : en huit ans, les volumes de sole, turbot et barbue débarqués en Europe ont été divisés par deux ; ceux des autres poissons plats par trois.
« Les poissons plats ? C’est bien simple, ils ont disparu et je ne me l’explique pas », lance Olivier Leprêtre, président du CRPMEM (comité régional des pêches maritimes et des élevages marins) des Hauts-de-France. Les chiffres sont éloquents : 20 540 tonnes de sole (Solea solea) débarquées en 2015 dans les ports européens ; 10 924 tonnes en 2023 – Royaume-Uni compris – ; 103 422 tonnes de plie (Pleuronectes platessa), limande (Limanda spp.), limande-sole (Microstomus kitt) et autres poissons plats (source : Eumofa) en 2015 ; 32 798 tonnes en 2023. Les raisons de cette raréfaction vertigineuse sont multifactorielles et pèsent lourd.
Pays-Bas : l’arrêt des chalutiers à perche
Aux Pays-Bas, un plan de sortie de flotte, doté d’un fonds de 155 millions d’euros, qui concerne majoritairement les chalutiers à perche, déstabilise les ports et fracture le pays. 13 % de la flotte totale de pêche néerlandaise sont partis à la casse depuis juillet 2023, sous les caméras des médias et des réseaux sociaux, faute de rentabilité à cause des hausses de carburant (+ 100 % en 2022). Parallèlement, le système de rémunération des équipages (participation aux bénéfices) a pénalisé la flotte néerlandaise qui a eu du mal à recruter et/ou à garder ses matelots. Baisse de quotas, Brexit (qui a engendré une chute de 13 % des quotas), gestion des mers du Nord et des Wadden avec le partage des activités (zones protégées, exploitation de granulats, champs éoliens…), la pression sur la flotte néerlandaise, déjà fragilisée par l’interdiction de la pêche électrique le 1er juillet 2021, s’est accrue. En février 2023, les pêcheurs, emmenés par les crevettiers, ont manifesté contre ce qu’ils estiment être les mensonges des écologistes. À Urk, port spécialisé dans le poisson plat, on parle peu. Certaines entreprises ont carrément réorienté leurs activités. Sjoerd Ras, directeur des ventes de Sea Fresh, avoue pudiquement que le marché des poissons plats est « compliqué ». Dans le passé, ces produits étaient pourtant l’activité principale de la société mais « aujourd’hui, ce sont juste des produits de “services” pour nos clients, les prix étant hauts… et les profits bas », détaille-t-il. Sans compter les difficultés d’approvisionnement, en barbue par exemple. L’entreprise s’est tournée vers les poissons blancs et les espèces exotiques et, pour les poissons plats, vers la sole d’élevage.
Belgique : – 60 % de captures de sole
Les navires de pêche battant pavillon belge doivent, quant à eux, réduire de 60 % leurs captures de sole en 2024, ce qui a poussé les pêcheurs à manifester aux côtés des agriculteurs en février de cette année. Pour rappel, ils ont débarqué 2 523 tonnes en 2023. Par ailleurs, comme les pêcheurs des Hauts-de-France, ils se plaignent des fermetures de zones de pêche britanniques pour des raisons écologiques.
Boulogne-sur-Mer : la flotte reconvertie
La sole a longtemps fait la valeur des ventes à la criée de Boulogne-sur-Mer. Aujourd’hui, il n’en est plus rien. Si six fileyeurs ont arrêté leurs activités dans le cadre du plan de sortie de flotte, les autres se sont majoritairement reconvertis dans les crustacés (bulot, homard, araignée)… « Mais je ne suis pas sûr que ce soit l’explication, confie Olivier Leprêtre. Les poissons plats, on n’en voit plus. Je ne crois pas à la surpêche mais plutôt au réchauffement climatique. D’ailleurs, j’aimerais bien qu’une étude scientifique soit menée sur le sujet. » Une première étude sur les larves de soles au large de la Belgique avait été réalisée en 2017 par l’université de Louvain et avait conclu à une probable migration vers les côtes néerlandaises en cas d’augmentation de la température de l’eau (mais elle ne prenait pas en compte les spécimens adultes). « Ce n’est pas la demande qui manque… ce sont les apports. Et, pour nous, la perte est sèche. Par quoi voulez-vous substituer de la sole ? Les clients zappent, c’est tout. On a peut-être perdu 80 % de nos apports. On essaie de satisfaire nos clients, mais il n’y a de volumes nulle part, ni aux Pays-Bas, ni ici, ni en Bretagne sud », témoigne Stéphane Pruvost, directeur de JP Marée.
Golfe de Gascogne : l’arrêt dauphins
Dans le golfe de Gascogne, l’arrêt « dauphins » a plombé les débarquements. Dans quelle mesure ? C’est impossible à chiffrer avec précision tant baisses de quotas, mesures de protection écologiques ainsi que multitudes de tempêtes se superposent, y compris en termes de calendrier. Ainsi, Julien Lamothe, directeur du From Sud-Ouest, a encore du mal à mesurer l’impact de la fermeture du 22 janvier au 20 février 2024, les chiffres n’étant pas encore consolidés… Et ils sont difficiles à comparer à l’année dernière, où les captures de sole avaient été réduites en raison d’un arrêt temporaire destiné à assurer leur reproduction le 27 janvier 2023. 30 navires sur les 120 adhérents que compte l’OP ont totalement cessé leurs activités pendant un mois en ce début 2024. En janvier, le volume de sole a baissé de 65 % pour les adhérents de l’OP. Les chiffres du premier trimestre s’établiraient à une baisse de 45 % en volume de sole et 30 % en valeur par rapport à 2023. Victimes collatérales de la baisse de la pêche de « poissons plats nobles » (soles, barbue, turbot) : les autres poissons plats, qui ne font pas forcément l’objet de quotas ou dont les quotas sont relevés (plie en Belgique, par exemple). Non ciblés, ils ne sont pas pêchés. « Cela fait craindre pour la diversité sur les étals : le carrelet et la limande étaient des poissons pas très chers. Quand il n’y aura plus que des dos de cabillaud, du saumon et quelques soles à un prix très élevé, le consommateur se détournera de la filière », s’inquiète Stéphane Pruvost. Les cours élevés de la sole et du turbot font en revanche le bonheur de Stolt Sea Farm. L’entreprise aquacole qui commercialise sole et turbot, basée en Espagne, a annoncé en février des résultats record : 6 814 tonnes de turbot et 1 728 tonnes de sole vendues en 2023. Son président, Jordi Trias, a annoncé son intention de doubler la capacité de production de l’entreprise d’ici trois ans.
Marielle MARIE