Un bilan contrasté pour les stocks en Europe

Le 22/06/2022 à 14:08 par La rédaction

Le 24 mai, l’Ifremer a présenté l’état de la ressource halieutique en Europe. En 2022, 28 % des stocks sont surexploités, contre 43 % en 2021. En Méditerranée, la situation reste toutefois tendue et le réchauffement climatique menace.

En direct de Bruxelles, quatre scientifiques experts de la pêche ont présenté un état des lieux de la ressource halieutique en Europe : Didier Gascuel, directeur de la formation ingénieur halieutique à l’Institut Agro de Rennes, Els Torreele, biologiste des pêches à l’ILVO, Clara Ulrich, directrice scientifique adjointe de l’Ifremer, et David Reid, chercheur en écologie des pêches au Marine Institute d’Irlande. À l’échelle européenne, la surpêche recule et l’abondance des stocks augmente depuis une vingtaine d’années, résultats d’une politique de quotas et de mesures techniques volontaristes. En 2022, 28 % des stocks sont surexploités, contre 43 % en 2021. Mais Clara Ulrich reste prudente : « La situation s’améliore, mais elle est très variable d’une région à l’autre. Les stocks du Nord de l’Europe se portent très bien, mais la situation reste très difficile en Méditerranée. » Le bilan reste à nuancer avec les objectifs de la PCP (Politique commune de la pêche), qui avait fixé une cible de 100 % des stocks exploités durablement en 2020, un chiffre encore loin d’être atteint.

Si les efforts des pêcheurs européens sont à saluer, le changement climatique va bouleverser les équilibres. « À
l’échelle européenne, les stocks vont baisser de 20 % à l’horizon 2100, alarme Didier Gascuel. Le réchauffement et l’acidification de l’océan vont dérégler les chaînes alimentaires, ce qui va influer sur les populations pêchées. Les eaux tropicales et tempérées vont connaître des chutes de biomasse pouvant aller jusqu’à 50 %, alors que les eaux polaires vont devenir plus poissonneuses. Mais les hausses aux pôles ne vont pas compenser les baisses ailleurs. » L’exemple le plus frappant est sans conteste celui du cabillaud. Il a quasiment disparu de la mer Celtique, son abondance chute en mer du Nord et, à l’inverse, les stocks norvégiens et islandais se portent de mieux en mieux. Autre exemple : le dérèglement de la Méditerranée et de son plancton influence la croissance des sardines, qui pèsent en moyenne 10 grammes, contre 30 grammes il y a moins de dix ans. « La baisse de la biomasse n’est pas à venir, elle est déjà là. Les stocks européens ont diminué de 5 % depuis les années 1970, et une baisse de 10 % est déjà actée pour les années 2040. » Pour Clara Ulrich, il n’y a pas de débat possible : « La pêche n’est plus la seule responsable de l’état des stocks, surtout avec l’amélioration des pratiques de pêche. » D’après elle, les populations les plus touchées par le changement climatique sont les petits pélagiques, le cabillaud et le merlu.

Face à ce constat, quelles solutions ? Les décisions à prendre vont s’avérer difficiles et les compromis entre intérêts économiques de court terme et intérêts écologiques de long terme risquent d’être délicats. Mais l’histoire récente de la pêche en Europe montre que lorsque la volonté politique est là, tout est possible. « Quand on veut, on peut. Il y a 20 ans, on a réduit de manière draconienne la pression de pêche, on a cassé des navires, mis des quotas véritablement restrictifs. Il y a eu de la casse mais, aujourd’hui, les entreprises font des profits et le secteur se porte économiquement relativement bien » rappelle Didier Gascuel. Ce dernier met en garde la filière : « Nous entrons dans une période d’instabilité des débarquements, alors que la filière a besoin de visibilité pour investir. » David Reid a travaillé en mer d’Irlande sur l’approche écosystémique des pêches – c’est-à-dire la prise en compte de l’ensemble des interactions entre les populations et le milieu marin– pour établir les quotas. Un travail scientifique et technique a été mis en œuvre dans la mer d’Irlande pour repenser les normes de gestion de la pêche, qui sont aujourd’hui calculées stock par stock, sans prendre en compte les liens entre les espèces de l’écosystème. Mais pour Els Torreele, les enjeux sont aussi sociétaux. « L’approche écosystémique des pêches permet également une meilleure gestion en intégrant l’ensemble des communautés et des activités locales. » Nous pouvons penser au tourisme et à la plaisance, à l’aquaculture en mer, à la navigation, ou encore au sujet épineux des énergies marines renouvelables. La difficulté première est d’ordre technique, « il faut une somme colossale de données sur les stocks et le milieu marin pour adopter cette approche. »

En Europe, la filière n’en est pas à son ballon d’essai en matière de mutation de l’écosystème. Le cas de la mer Baltique, passée de vivier à désert en une décennie, « préfigure ce qui nous attend, avec des effondrements de stocks malgré des mesures de gestion », annonce Clara Ulrich.

Vincent SCHUMENG

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