Selon les professionnels, le marché de valorisation de coproduits issus du poisson est arrivé à maturité. Mais des potentiels importants restent à saisir, notamment pour les filières moules, huîtres ou coquilles Saint-Jacques.
Selon la dernière étude intitulée « Évaluation des ressources en biomasse aquatique disponible en France – Coproduits et sous-produits » et publiée par France AgriMer en octobre 2021, les volumes de coproduits (de natures très différentes) des filières bleues de France métropolitaine sont estimés à un peu plus de 210 000 tonnes par an. La part la plus importante des coproduits est valorisée via l’alimentation animale, que ce soit pour l’aquaculture, en petfood ou pour les animaux de rente. Une autre grande partie des coproduits est réutilisée en alimentation humaine, que ce soit ceux des espèces issues de la pisciculture ou de la pêche.
« Sur les coproduits aquatiques, on distingue ceux qui proviennent de poissons et ceux qui proviennent de coquillages. Sur le poisson, la filière est assez mature. On a des grands et petits acteurs. Il y a une filière structurée autour de la collecte et de la valorisation. Dans l’ensemble, les coproduits sont valorisés correctement. La valorisation est de plus en plus noble, avec une valeur ajoutée et des produits pouvant aller vers l’homme », explique Estelle Le Bihan, directrice chez Ivamer, spécialisé dans l’accompagnement des professionnels dans la gestion et la valorisation des ressources marines et agroalimentaires, en particulier des coproduits. « C’est plus difficile pour les coquillages du fait de leur nature. On n’a pas les mêmes contraintes et donc pas toujours la capacité de bien les valoriser. Pourtant, ils sont nombreux. Mais la coquille est encore souvent chargée avec la matière organique, donc c’est plus complexe au niveau de la réglementation. Les marges sont souvent plus faibles, les marchés plus jeunes », poursuit Estelle Le Bihan.
Un marché « compliqué »
Actuellement, le marché des coproduits dérivés de poissons est pourtant « compliqué », estime Jacques Wattez, président du groupe coopératif Scogal, qui transforme les coproduits via les sociétés Copalis et Valofish. « Il y a une grosse demande mais on enregistre une récession au niveau de la matière première. Tout le monde cherche, le prix monte. Et puis on utilise beaucoup d’énergie – gaz et électricité –, on subit les hausses. On arrive à faire face mais c’est compliqué. On pilote désormais à cinq ans, on n’a pas de vue à long terme », souligne Jacques Wattez. Le groupe Scogal a une importance économique sur le port de Boulogne- sur-Mer et sur d’autres ports, notamment en Normandie. « On n’a pas le droit à l’erreur. On s’est mobilisé sur la croissance externe avec Valofish pour faire d’autres produits comme du petfood humide ou du surimi. Cela va nous permettre de progresser, mais ce marché n’est pas simple non plus », insiste le P-DG de Scogal. Grâce à la subvention d’environ 4 millions d’euros reçue dans le cadre de son projet Ecoopmer, le groupe s’est doté d’une nouvelle ligne de production qui devrait être mise en service en avril. Par ailleurs, il a repris en 2023 la société de valorisation de produits de la mer pour l’alimentation animale et pour la cosmétique Elenos, à Port-en-Bessin, où Scogal massifie ses apports de Bretagne et de Normandie.
Selon Ingrid Maquinghen, l’une des dirigeantes de Sea Creative et spécialiste de la poudre de crustacés, c’est depuis la pandémie de Covid-19 que le marché est devenu plus « difficile ». « Il y a moins de coproduits car les entreprises les valorisent elles-mêmes ou exportent – comme les têtes de poissons vers l’Asie, par exemple – pour un prix plus intéressant », estime la dirigeante. Les sociétés Gelfish et Sea Creative, qu’elle dirige avec sa sœur Dorothée Maquinghen, valorisent chaque année 200 tonnes de coproduits. Sea Creative réalise des pulpes et des poudres pour les terrines, rillettes, soupes, sauces ou bases culinaires. « Les poudres ont du mal à décoller. Le rendement est plus faible, et donc le prix plus cher pour les industriels. En raison de l’inflation, on vend plus facilement les produits de base comme la chair de poisson », explique Ingrid Maquinghen. Jean-Pascal Bergé, P-DG d’Upcyclink, entreprise spécialisée dans la valorisation de la biomasse marine, confirme que la conjoncture actuelle n’étant pas favorable pour les pêcheurs et les mareyeurs, « certains projets sont en stand-by, notamment en raison de la fermeture de la pêche dans le golfe de Gascogne ». Pour survivre, la société a dû se constituer une trésorerie.
Vers de nouvelles valorisations
Néanmoins, l’évolution dans la filière est encore possible. Upcyclink vient de protéger un procédé de décontamination des coquillages et des mollusques pour les métaux lourds. Il peut notamment s’appliquer aux barbes de saint-jacques, dont l’incinération représente un coût important pour les ateliers de décoquillage. « L’idée est que le produit puisse ensuite être valorisé pour rester dans l’alimentation humaine », insiste Arnaud Orger-Turbin, directeur du développement chez Upcyclink.
Selon Estelle Le Bihan, on peut galement améliorer les modalités de valorisation. « En revanche, les flux ne vont pas augmenter, donc si on développe de nouveaux produits ce sera au détriment de marchés historiques », rappelle-t-elle. On note une grosse disparité géographique en termes de valorisation. Le marché s’est surtout structuré dans le Nord du pays, les grands acteurs étant Bioceval en Bretagne et Scogal dans les Hauts-de-France. Des solutions manquent dans le Sud du pays où se trouvent, peut-être, des nouveaux volumes à exploiter. Mais pour Jacques Wattez il faut d’abord « maintenir les tonnages actuels », soit 70 000 tonnes par an pour la société Scogal et « travailler sur de nouveaux axes de valorisation ».
« On est prêt à innover mais on attend que le marché se réveille », confirme de son côté Ingrid Maquinghen. Elle note une baisse d’activité en R&D chez les industriels. « De plus, la mise en place d’un nouveau produit est très longue. Cela peut prendre un an », note la dirigeante. Des professionnels regrettent également le manque d’audace dans la prise de risque des sociétés françaises. Face à cette conjoncture compliquée en France, les sociétés utilisent le levier de l’export, comme Sea Creative qui se développe notamment en Espagne et en Italie. C’est également le cas d’Upcyclink qui mène des projets autour de la valorisation de saumon et de poissons blancs en Irlande. « La prise de décision y est beaucoup plus rapide qu’en France », remarque Jean-Pascal Bergé.
Upcyclink mise sur une valorisation in situ
En partenariat avec la société Le Garrec SAS et grâce au financement de la Région Bretagne, Upcyclink a investi dans un démonstrateur mobile. Cet investissement de plus de 100 000 euros a pour but d’avoir, à échelle réduite, un outil qui permet de réaliser toutes les étapes de valorisation de coproduits de poissons, crustacés, mollusques ou algues. Opérationnel dès mi-avril, il permettra à la société de faire des essais sur place, au plus proche des gisements de coproduits. « L’idée est de faire des essais relativement conséquents pour prouver le concept, faire les premiers calculs des coûts et intéresser des acteurs », précise Jean-Pascal Bergé, P-DG d’Upcyclink.
Darianna MYSZKA