La qualité des produits de la mer malgaches a fait leur réputation, en particulier pour les crevettes. Entre logistique perturbée depuis la crise sanitaire, hausse des coûts tous azimuts et contexte international troublé, les défis ne manquent pas.
Nichée entre l’Afrique (dont elle est séparée par le canal du Mozambique) et l’Asie, Madagascar est la 5e plus grande île du monde. Sa superficie excède celle de la France, dont elle est distante de 9 000 kilomètres. Surnommée « l’Île rouge » du fait de la richesse de ses sols en latérite, c’est aussi une terre de contrastes. Avec un PIB inférieur à 500 dollars par habitant et par an en 2020, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde. Malnutrition et infrastructures défaillantes sont une réalité quotidienne. Mais Madagascar est aussi un paradis de la biodiversité et un territoire aux multiples potentiels. Sur le plan alimentaire, l’origine est réputée pour sa vanille, son café, son cacao… et ses produits de la mer ! « Madagascar est une origine chère au cœur des Français, quasi “magique”, d’autant que les deux pays ont historiquement été très liés », rappelle Mathias Ismail, président du groupe R&O Seafood Gastronomy (Rungis, 33 000 tonnes de produits de la mer distribuées par an, 270 millions d’euros de CA), dont la filiale Oso élève des gambas bio à Madagascar. On trouve plus d’une cinquantaine d’espèces à Madagascar (thons, poissons tropicaux, langoustes, crabes, etc.). La crevette, en particulier, a fait la réputation de l’île, qu’elle soit d’élevage (Label Rouge ou bio) ou de pêche (généralement congelée à bord). « À l’exception des Bretons qui penseront peut-être au bouquet, tous les professionnels citeront “Mada” comme étant la meilleure crevette, pour son goût et sa régularité. De nombreux consommateurs identifient aussi l’origine », constate Amyne Ismail, président du groupe Unima, principal acteur de la crevette malgache, notamment Label Rouge. À la suite de la crise engendrée par le virus white spot (années 2000-2010), la pénéiculture mondiale a basculé massivement vers la P. vannamei, plus facile à élever. Madagascar est restée fidèle à la P. monodon. Trois autres espèces sont pêchées au large des côtes malgaches. « L’origine Madagascar est vendeuse pour les crevettes, qu’elles soient sauvages ou d’élevage. Il y a aussi un effet historique, puisque le produit est présent depuis plus de 20 ans sur le marché français », analyse Gaétan Mercier, directeur des opérations chez Gel-Pêche. Élevage sous signes de qualité, à des faibles voire très faibles densités ; pression de pêche abaissée ces dernières années pour un meilleur respect de la ressource… le positionnement premium de la crevette malgache n’est pas toujours facile à tenir. « Le sauvage qualitatif est entraîné depuisun an et demi dans une spirale baissière par la P. vannamei, dont le prix plonge », regrette Franck Paque, directeur général de Freshpack. Autre difficulté cette année : les hausses de coûts multiples. « Le prix du gasoil est passé de 50 % du prix des crevettes à 80 %, voire 90 %. La situation est intenable, les résultats vont être épouvantables et nous envisageons même d’arrêter la pêche en cours de saison si nous ne pouvons pas répercuter les hausses », poursuit le dirigeant. « Clairement, on perd de l’argent », confirme Gaétan Mercier chez Gel-Pêche. Lui aussi n’exclut pas l’arrêt de la pêche. Les hausses de tarifs sont difficiles à surmonter et posent aussi la question du prix psychologique des consommateurs. En élevage, les hausses concernent l’énergie et l’aliment. « Le prix de l’aliment bio a progressé de 25 à 30 % en quelques mois. Or, il faut 2 kilogrammes d’aliment pour produire 1 kilogramme de crevettes », témoigne Mathias Ismail. L’entreprise envisageait une hausse du prix de ses crevettes de 10 % cet été. La guerre en Ukraine et la parité euro/dollar défavorable n’arrangent rien.
La liste des challenges ne s’arrête pas là. Le Covid a chamboulé la production, mais surtout la logistique. Or, les produits surgelés ou bio se sont particulièrement bien vendus pendant la crise. Paradoxalement, la position insulaire de Madagascar l’a à la fois protégée du virus et coupée du monde. Les liaisons aériennes ont longtemps été interrompues et le transport maritime fortement déstabilisé. Isolé au nord de l’île, le site Oso a ainsi parfois dû attendre trois mois pour voir un bateau venir récupérer ses gambas. « Depuis Pâques, la situation s’améliore mais les coûts logistiques ont explosé. À un moment, ils étaient multipliés par trois », indique Mathias Ismail. « Alors que la pêche a démarré en mars, début juillet nous n’avons toujours pas reçu le moindre kilo de crevettes. Il faut compter un délai de trois mois pour avoir un conteneur, contre un mois et demi habituellement », témoigne Franck Paque, chez Freshpack. « Avant, il y avait deux ou trois passages de bateaux par mois, aujourd’hui il n’y en a plus qu’un seul : il ne faut pas le louper ! », constate Gaétan Mercier. Unima indique avoir assuré la continuité grâce à ses stocks en Europe (Boulogne-sur-Mer, Marseille, Dunkerque…).
Il a aussi fallu prendre en compte la dimension sociale. Madagascar Seafood (bureau de vente en Europe du groupe Pêcheries du Sud) s’appuie sur un modèle de pêche artisanale, garantie pêche du jour. « La collecte auprès de 15 000 pêcheurs s’opère sur pas moins de 1 000 kilomètres de côtes et implique une logistique bien rodée : glace, flotte de véhicule… », explique Grégory Allard, directeur de Madagascar Seafood. Le groupe possède six ateliers situés aux quatre coins de l’île. Deux sont à Tuléar, les autres à Mahajanga, Diego-Suarez, Sainte-Marie et Fort-Dauphin. Avec le Covid, l’activité du groupe a été ralentie mais, pour des raisons sociales, pas question d’arrêter ses usines. En tant qu’importateur intégré, Madagascar Seafood n’a pas non plus interrompu ses achats. « Nous n’avions pas de visibilité et ce n’était pas évident au niveau de la trésorerie, mais cette stratégie nous a souri en 2021, quand la RHF a rouvert : nous avions des stocks quand les concurrents n’en avaient pas. »
La RSE en vedette
La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) prend tout son sens à Madagascar. Oso, dont le rapport sur le sujet fait plus de 120 pages, met en avant sa fondation « École de Félix » pour les plus démunis (école, dispensaire…), mais aussi la préservation de la mangrove, de l’environnement et de la biodiversité de toute la région de l’Ankarana. Plus d’un million d’arbres ont été plantés depuis l’implantation de l’entreprise. Oso bénéficie aussi d’une certification Commerce éthique (Ethical Trading Initiative). Unima, de son côté, réalise des bilans carbone depuis 2007 et indique avoir planté 2,7 millions d’arbres depuis. « La mangrove est l’écosystème le plus important au monde pour la séquestration du carbone », souligne Amyne Ismail. L’entreprise travaille en partenariat avec WWF. Unima assure le développement communautaire : dispensaire, écoles, etc.
Fanny ROUSSELIN-ROUSVOAL