Malgré le Covid, le Brexit et l’inflation provoquée par la guerre en Ukraine, la filière néerlandaise semble imperturbable. Là où certains voient les défis, les entrepreneurs néerlandais de la filière halieutique voient des opportunités. À l’heure où une grande partie de la flotte de pêche néerlandaise demande un plan de sortie de flotte, les sociétés de transformation de produits de la mer ne cessent d’investir.
L’industrie néerlandaise de la pêche au chalut pourrait perdre cette année environ 50 bateaux sur 130 ciblant la plie et la sole en mer du Nord, avec pour conséquence un impact sur le reste du secteur. Déjà, en janvier, la criée de Den Helder, dans le nord du pays, a fermé ses portes. Cette disparition de bateaux est notamment liée au développement des parcs éoliens offshore, à la perte de quotas due au Brexit, aux prix du carburant élevés et à l’interdiction de la pêche électrique par l’Union européenne. Une baisse d’apport en espèces pélagiques mais aussi en sole ou en plie se fait ressentir.
« C’est une triste histoire pour notre société », compatissent tous les représentants de la filière halieutique à Urk. La zone industrielle située au sud de cet emblématique village de pêcheurs est devenue avec des années la « plaque tournante du poisson » en Europe. Elle abrite de nombreuses sociétés de transformation et de négoce. La ville cherche des possibilités de l’étendre car la zone – malgré le déclin de la pêche locale – ne cesse d’attirer de nouveaux sites de production de poisson. Car au lieu de subir la raréfaction de la matière première, les entrepreneurs néerlandais regardent au loin, en direction de la Norvège, de l’Islande ou de l’Écosse, d’où ils importent de plus en plus de saumon. Ces apports offrent plus de certitude et de régularité et le marché est en pleine croissance. À en croire les professionnels, Urk voit arriver entre 130 et 150 camions de saumon par semaine.
Une filière en reconversion
Ainsi, Urk Export, qui a fondé son business il y a 60 ans sur le poisson de la mer du Nord, réalise aujourd’hui plus de 65 % de son chiffre d’affaires grâce au saumon. « On ne s’attendait pas à ce que le saumon explose de cette façon. Il y a encore trois ans, on faisait environ 100 tonnes de plie par semaine contre 15 tonnes aujourd’hui. Le saumon est notre futur », explique Klaas Schrijver, directeur des ventes. Il y a deux ans, l’entreprise s’est dotée de la première ligne de production pour le saumon. Dorénavant, c’est le plus grand département de l’entreprise, dans lequel Urk Export a investi 5 millions d’euros en deux ans, avec une extension de l’usine, une machine de portionnage poids fixe, deux machines d’emballage sous vide pour les filets et les pavés ou encore une peleuse. Klaas Schrijver ne compte pas s’arrêter là : « On évolue avec le marché. » Et il est loin d’être le seul.
Situé un kilomètre plus loin, Visscher, du groupe familial Brouwer Foodgroup, s’est aventuré sur le marché des salmonidés en 2005. En 2022, avec 15 millions de kilogrammes de saumon vendu, cette espèce représente 95 % de son chiffre d’affaires de 200 millions d’euros. Visscher possède trois lignes de traitement de niveau supérieur IFS capables de traiter 8 tonnes de saumon par heure. Sa force ? L’entreprise contrôle l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Elle commercialise trois marques premium : Organic Sea Harvest, estampillée Label Rouge et provenant de leur ferme du même nom basée en Écosse, Vårlaks, née d’une coopération entre des fermes familiales norvégiennes situées au-dessus du cercle arctique, et Kames, dont Visscher est le distributeur exclusif. Comme Urk Export, la société s’agrandit avec une nouvelle extension, une deuxième ligne d’emballage sous vide et un congélateur.
En parallèle, les nouvelles compagnies connues jusqu’à présent pour leurs activités de négoce profitent de la demande croissante, à l’image de Seafoodchoice BV. « Nous nous sommes lancés dans la production en 2018. Grâce au saumon, on enregistre 30 % de croissance sur notre chiffre d’affaires depuis 2021. Alors on a doublé notre capacité de production », précise Peter Peters, l’un des propriétaires.
La logistique, clé du succès ?
Traité, découpé, emballé mais aussi fumé dans les ateliers locaux, à Urk, le saumon bénéficie d’une organisation logistique qui n’a rien à envier au hub de Boulogne-sur-Mer, en France. Les Pays-Bas figurent d’ailleurs parmi les dix premiers pays exportateurs de poisson, le cœur de l’industrie se trouvant… à Urk.
« Le saumon a besoin de deux jours pour descendre de Norvège jusqu’ici. Il arrive au moment parfait pour la découpe », souligne Klaas Schrijver d’Urk Export. Si
l’Europe – avec la France, l’Allemagne, la Belgique ou l’Italie – reste le plus grand marché du saumon, les Néerlandais envisagent d’exporter plus loin. Israël, le
Moyen-Orient, mais surtout l’Amérique du Nord et l’Asie sont leurs cibles. Toutes les sociétés vantent leur proximité avec l’aéroport d’Amsterdam, qui se trouve à une heure de route. En moyenne, Visscher vend 100 tonnes de produits de la mer frais par fret aérien par semaine à destination de clients hors Europe. Les entrepreneurs se tournent également vers la congélation. Ainsi, Urk Export envisage de construire un bâtiment de stockage du congelé. Klaas Schrijver souligne : « On veut tout faire nous-mêmes, jusqu’à la congélation. » Cette ingéniosité, la flexibilité et l’envie de voir plus grand semblent ancrées dans la mentalité néerlandaise. « Essayons, et si ça ne marche pas on fera marche arrière », résume Klaas-Hessel van Eerde, directeur général du groupe Zalmhuys. Et ça marche.
Darianna MYSZKA