Vietnam, les exportateurs sous la pression européenne

Le 11/02/2019 à 17:15 par La Rédaction

L’Union européenne en fait voir de toutes les couleurs à ses fournisseurs de produits de la mer avec ses cartons jaunes, rouges ou verts déterminant l’accès à son marché.  Au Vietnam, l’avertissement reçu pour le manque de lutte contre la pêche illégale a déjà fait chuter les exportations. Depuis, c’est le branle-bas de combat pour éviter l’exclusion…

 

La pêche vietnamienne

Flotte : 120 000 bateaux dont 49 % de moins de 20 chevaux.
Emploi : 4 millions de personnes soit 4 % de la population
sur la filière.

Volumes de captures : 3 millions de tonnes par an soit moins que l’aquaculture (3,65 millions de tonnes en 2016) qui progresse rapidement.

Export : 1 million de tonnes pour les produits issus de la pêche (céphalopodes, thon et autres) pour 2,5 milliards de dollars (2,19 milliards d'euros). Avec l’aquaculture (surtout panga et crevette), l’export total atteignait 8,3 milliards de dollars (7,28 milliards d'euros)
en 2017. Dont 17 % vers l’Union européenne.

 

Au Vietnam, dans l’usine de Bifidisco, une centaine de personnes débite du thon albacore : 40 à 45 tonnes brutes par jour, qu’il faut trancher, parer, portionner, emballer, pour produire 30 à 35 tonnes de steaks. C’est l’espèce phare de cette entreprise qui vend exclusivement à l’export, surtout vers l’Union européenne et les États-Unis.

Le marché européen était en tête, avec 7 000 tonnes en 2017, mais « depuis le carton jaune, les ventes vers l’UE ont chuté de plus de 50 %, chiffre la directrice de Bifidisco, Cao Thi Kim Lan. On a dû renvoyer des gens. »
La yellow card adressée par l’UE au Vietnam le 23 octobre 2017 a chamboulé la pêche à tous les étages de la filière. Si cet avertissement pour des manquements dans la lutte contre la pêche illégale et la mauvaise gestion des ressources se transforme en carton rouge, les ventes vers l’UE seront stoppées. Depuis 2012, l’UE a adressé 25 cartons jaunes : quinze pays sont revenus dans le vert, trois ont viré au rouge et sept tentent de basculer du bon côté, comme le Vietnam. Avant même toute sanction officielle, la condamnation venue du marché est immédiate. L’export total du Vietnam vers l’UE a chuté de 21,3 % en valeur en janvier-octobre 2018, comparé à 2017.

Depuis, toutes les cargaisons sont inspectées à l’entrée dans l’UE, « avec un surcoût et des délais d’attente », déplore Cao Thi Kim Lan. Il y a peu d’alternatives : « Ce n’est pas facile de se tourner vers d’autres marchés. L’UE est un marché haut de gamme, plus stable. » Le marché chinois est certes de plus en plus gourmand, mais spéculatif et instable. Et les États-Unis appliquent la même pression que l’UE. « Si on a un carton rouge de l’UE, cela impactera aussi nos autres marchés du fait d’une image dégradée. »

Premiers touchés par le carton jaune, les exportateurs avaient senti le coup venir. « Mais nous étions seuls à nous mobiliser, déplore Nguyen Hoai Nam, secrétaire général de l’association des exportateurs, Vasep. Grâce au carton jaune, le gouvernement s’est pris en main. » La Vasep lui a soufflé ses recommandations et un mois après le carton jaune, la réforme de la pêche était votée, pour une entrée en vigueur dès janvier 2019.

Les mesures adoptées ? L’équipement de la flotte en outils de géolocalisation (transpondeurs et GPS), en commençant par les navires les plus importants ; leur surveillance à distance ; le contrôle des débarquements qui seront comparés aux logbooks ; le renforcement des contrôles en mer ; des contrats d’engagement réclamés aux pêcheurs ; des responsables locaux jugés coresponsables des infractions de leurs administrés ; des sanctions multipliées par dix… Le Vietnam a aussi ratifié cet été l’accord de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur le contrôle par l’État du port. Et la Vasep a aidé à informer et former les pêcheurs, les entreprises et les fonctionnaires.

Ce n’est pas qu’une réforme de papier : dans la province de Binh Dinh, les pêcheurs rencontrés sont effectivement équipés pour être suivis en mer, les autorités portuaires retrouvent illico un logbook demandé, le centre de surveillance semble opérationnel, plus de la moitié des pêcheurs auraient signé le contrat d’engagement. Des maires ont même été débarqués suite aux infractions de leurs pêcheurs. Les trois ports de la province contrôleraient aussi toutes les débarques. Mais l’administration en convient : tous n’en sont pas là. Le Vietnam négocie avec l’UE la proportion de captures à contrôler. « Suivre tous les bateaux sera quasi impossible », prévient Nguyen Tu Cuong, qui préside l’union de pêcheurs Vinafis.

La lutte contre la pêche illégale avance en tout cas plus vite que la gestion durable des ressources. Pour l’heure, le Vietnam répond à cette question avec le gel des licences, l’instauration de quotas pour la première fois en 2019 sur le thon et une protection des lagunes et coraux dans certaines aires marines protégées. Mais l’UE réclame une nette réduction de la flottille. L’État devra déterminer en 2019 les navires à supprimer en proposant des aides à la reconversion, notamment vers l’aquaculture et la transformation.

Suffisant pour repasser dans le vert ? « Nous faisons le maximum, mais pour faire entrer tous nos pêcheurs dans un cadre légal rigide, procédural, prévu pour l’Europe, il faut du temps », plaide celle qui pilote la réforme, Nguyen Thi Trang Nhung. L’espoir : obtenir un délai. Et déjà, regagner la confiance du marché.

Textes et photos : Solène LE ROUX

 

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