Élever des poissons ou des coquillages en limitant leur empreinte sur le milieu marin et, plus encore, en valorisant leurs rejets par des cultures associées, l’idée est séduisante. Subsistent pourtant de nombreuses interrogations. Voilà, en substance, ce qui ressort de la rencontre co-organisée au début de l’été par le pôle Mer Bretagne Atlantique, le conseil régional de Bretagne, le Ceva et la technopole Anticipa, sur l’AMTI ou aquaculture multitrophique intégrée.
Petit rappel scientifique : le système consiste à utiliser les flux de matières d’un écosystème en combinant l’élevage de différentes espèces complémentaires appartenant à différents maillons de la chaîne alimentaire. Plus concrètement, l’aliment distribué aux poissons génère des particules grossières qui alimenteront des détritivores tels que les oursins, vers, holothuries ou concombres de mer. Tandis que les particules fines de l’aliment aquacole sont filtrées en partie par les bivalves et nourrissent aussi les détritivores. De leur côté, poissons et coquillages produisent des nutriments inorganiques dissous – azote sous forme de nitrate, phosphore sous forme de phosphate – que les algues absorbent tout en captant du CO2.
Sur le papier, ce cycle est vertueux mais « l’AMTI devient beaucoup plus aléatoire en milieu ouvert qu’en milieu fermé à terre. Dès lors qu’il y a du courant en mer, les nutriments se dispersent. Comment contrôler les flux qui rentrent et qui sortent à chaque maillon ? Il n’y a pas de monitoring permettant de vérifier que les algues et les coquillages profitent de la présence du poisson », explique Bertrand Jacquemin, chef de projet au Ceva. À la différence d’une AMTI à terre où l’aquaculteur agit sur la température, l’oxygène et la lumière pour faire cohabiter des espèces différentes, synchroniser les cycles de production sur une même période est plus délicat en mer.
Sur le rôle épurateur des algues par rapport à l’élevage de poissons, deux cas de figure se posent. Pour une production élevée de poissons, la surface d’algues absorbantes doit être considérable au vu des expériences réalisées en Norvège. Tandis qu’à petite échelle, la quantité de poissons peut être insuffisante pour rentabiliser l’ensemble des structures. Au-delà du fait que l’AMTI suppose des compétences zootechniques multiples, un autre point reste à résoudre : celui d’une réglementation adaptée à cette polyculture intégrée.
L’état de l’art, réalisé dans le cadre du projet européen Integrate, offre de premiers éléments de réponse. Objectifs : renforcer la coopération entre les pays partenaires, réduire les obstacles, identifier les bonnes pratiques. Les travaux réalisés en Écosse, en Irlande, en France, en Espagne et au Portugal ont débouché sur une base de données comportant 70 références d’AMTI, principalement en milieu marin. « Le système à terre qui permet de mieux suivre les expériences est le plus étudié avec les associations poissons plus macroalgues et poissons plus bivalves. En France, les expérimentations sont cependant très diversifiées », observe Bertrand Jacquemin, rapporteur du projet Integrate. Un bon point concernant la perception de l’AMTI par le grand public, les consommateurs consultés montrent un intérêt certain pour un système aquacole a priori plus durable.
Cependant, de nombreuses questions restent en suspens, en particulier sur le dimensionnement des élevages, le flou des réglementations et même les espèces à domestiquer. « La domestication des algues est encore loin d’être achevée », confirme Bertrand Jacquemin. D’où l’intérêt d’aller plus loin dans les expérimentations. En France, Agrocampus, la station biologique de Roscoff, l’université de Bretagne occidentale, la station de Concarneau, Aqua B et le comité régional de conchylicuture de Bretagne nord collaborent sur le projet Holofarm. En ligne de mire, développer l’élevage de trois espèces indigènes d’holothurie, en particulier la noire (Holothuria forskali). La domestication de cette espèce est prometteuse. Elle se poursuit par le projet Interreg qui met en évidence l’importance de la vie sur le sédiment en AMTI et l’efficacité du détritivore. Les travaux en milieu fermé associent l’ulve (laitue de mer), le concombre et la moule.
La mise en place de pilotes d’AMTI dans six fermes de poissons marins françaises dans le cadre du projet Epurval 2 doit permettre d’évaluer l’efficacité épuratoire de leurs rejets par les algues (ulve et microalgues) et les détritivores (vers marins, bivalves). L’autre objectif est de mesurer la valorisation des produits issus du système. Sont partenaires du projet l’Ifremer, l’Itavi, le Ceva, le Cipa et Ikt*hus Consulting.
Autre projet en cours, IMTA Effect évalue l’efficacité de différents systèmes en analysant les flux de nutriments et d’énergie ainsi que la capacité de recyclage. Le programme comporte une étude économique et sociale pour cerner la perception de l’aquaculture multitrophique par la société. Plusieurs pays sont partie prenante : Portugal, Grèce, France, Roumanie, Madagascar et Indonésie. En France, l’Inra et l’Ifremer suivent les expérimentations. La station de Palavas conduit un élevage de bar en recirculation avec un lagunage à haut rendement algal, un compartiment filtreur (huîtres) et des détritivores (vers) sur le sédiment. « L’objectif est de comprendre les interactions entre les espèces et de produire des références pour la conception de systèmes aquacoles multitrophiques, y compris en eau douce », précise Joël Aubin de l’Inra, coordinateur du projet. Des résultats de ces recherches et expérimentations dépendent les futurs modèles d’AMTI, pourvu qu’ils soient viables.
Bruno Vaudour
Expériences grandeur nature
Australie : crevettes et algues en bioremédiation |
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C’est en faisant la preuve des capacités épuratoires des algues vertes qu’MBD a eu l’autorisation d’installer une nouvelle ferme de crevettes monodon à proximité de la grande barrière de corail en Australie. « La mesure des entrées et sorties d’azote et phosphore issues des bassins d’élevage a permis de définir un équilibre acceptable entre les 200 ha de production de crevettes et les 20 ha de laitue de mer et d’enteromorpha », explique Xavier Marquat, représentant d’MBD. La bioremédiation pratiquée dans la ferme permet non seulement de dépolluer l’eau mais aussi de produire plus d’une centaine de tonnes d’algues par an, en particulier les entéromorphes, très cotées au Japon. Par ailleurs, MBT a sélectionné différentes souches dans son pôle de microalgues riches en pigment (astaxanthine). |
Symbiomer en mer ouverte | ||
L’avenir dira si le kombu royal (L. saccharina) pousse mieux à proximité des truites de mer élevées à l’ouvert du Trieux par Symbiomer. L’entreprise pluriactive de pêche et d’aquaculture d’Alexis Bouvet a commercialisé en criée ses premiers salmonidés cette année. L’unique cage exploitée, en attendant les trois supplémentaires en année de croisière, a été vidée fin juin. D’une capacité de 5 tonnes chacune pour une concession de 20 tonnes de truites, ces cages brevetées sont elles-mêmes porteuses des filières de macroalgues destinées au marché de la |
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