THON EN BOITE : MIEUX PÊCHÉ, MIEUX VENDU ?

Le 02/10/2014 à 16:10 par La Rédaction

 

Alors que les projections mondiales sur la demande de protéines, sont exponentielles, la matière thon reste encore l’une des plus abordables. Elle est d’autant plus stratégique que le marché du thon appertisé est globalisé à l’extrême. Tant par les volumes de captures réalisés dans le Pacifique (60 %), l’océan Indien (20 %) et l’Atlantique (10 %), que par l’activité des conserveries situées à proximité des ports thoniers. Enfin, par le jeu du libre-échange qui supplante progressivement le régime de préférence douanière européen.

Comprendre la technique de capture

Sur un marché aussi important, la concurrence s’exerce à tous les niveaux : entre les marques sur les zones de consommation, entre les pays transformateurs à faible coût du travail et entre les senneurs océaniques qui exploitent de façon intensive les stocks avec des dispositifs de concentration du poisson (DCP). Ces radeaux positionnés par balise attirent les poissons qui s’y rassemblent. Avantage, cela facilite le coup de senne et réduit la consommation de gazole par rapport à la pêche sur bancs libres. Inconvénient, les captures de juvéniles et les prises accessoires augmentent avec le nombre de DCP. Aussi, leur emploi à grande échelle inquiète les scientifiques.

L’expérience de la flotte française

Sous l’égide d’Orthongel (1) auquel adhèrent la Compagnie française du thon océanique, Saupiquet et Sapmer, les armements français militent pour une limitation des DCP auprès des organisations régionales de gestion des pêches. À ce jour, la flottille française s’autorise 150 DCP actifs par bateau quand d’autres en emploient parfois plus de 1 000. Dans la compétition actuelle, cette démarche volontaire est toutefois limitée. La flottille de 22 senneurs sous pavillon français produit 100 000 t de thons tropicaux aux deux tiers dans l’océan Indien. Même si elle se situe au dixième rang de la flotte mondiale de senneurs derrière l’Espagne, la France pèse moins de 5 % des captures mondiales de thons. Avec une spécificité : les senneurs français capturent une majorité d’albacores, en ciblant notamment des individus supérieurs à 10 kg, dont le prix est plus rémunérateur que le listao. Cette spécialisation sur le gros albacore explique une moindre utilisation de DCP et davantage de pêche sur banc libre.

En l’absence d’une réglementation européenne ou internationale sur la pêche au thon tropical sur DCP, se pose la question de l’intérêt d’une certification de pêche à la senne sur bancs libres, autrement dit sans DCP. À l’image du listao MSC pêché à la senne dans les PNA (2) et porté en Europe par la société Pacifical basée aux Pays-Bas. Face aux ONG qui militent contre les senneurs industriels en opposant une pêche à la canne, à la palangre ou sans DCP, Orthongel estime pourtant indispensable l’emploi des radeaux à la pêche des thons tropicaux ; l’essentiel est d’en restreindre l’usage et d’en limiter les effets négatifs. L’organisation des armateurs a mis au point avec l’IRD (Institut de recherche pour le développement) un DCP « écologique » non-maillant pour éviter les prises de tortues ou de requins, ce type de radeau est utilisé depuis 2012. Des DCP biodégradables sont également à l’étude pour éliminer leur impact dans le temps sur les espèces et le milieu marin.

De la pêche aux marchés : faire comprendre pour segmenter

Pour Romain Chabrol, consultant halieutique, auteur d’une étude sur le marché de la conserve de thon en France à la demande de Greenpeace, « la filière thon française pourrait ouvrir la voie en créant une vraie filière industrielle sans DCP. Les Français ont déjà innové par le passé : premières boites de thon, première avec les canneurs sénégalais en 54, première dans l'océan indien, première flotte sur banc libre… » Au vu des exemples britannique, scandinave et allemand, un segment du marché européen de la conserve « sans DCP » est à prendre.

Encore faut-il expliquer au consommateur ce qu’est une pêche de thon sur bancs libres. En amont, les contraintes de traçabilité sont nécessairement coûteuses. Et l'emploi de cuves séparées à bord des senneurs suppose de régler de nombreux aspects pratiques, dont certains liés à la stabilité du navire. Sans oublier les aléas de la chasse, les tonnages ne sont pas toujours là où on les attend. Dans tous les cas, une filière tracée de pêche sur banc libre génère des coûts que le consommateur français n’est pas forcément prêt à payer.

Limite de l’exercice : la France est un marché de prix 

De fait, les plus grands consommateurs de thon appertisé sont les ménages français les plus modestes et les familles nombreuses. Le succès des MDD avec plus de 50 % de part de marché va dans ce sens. Les enseignes françaises achètent avant tout un prix sans se soucier jusqu’à présent des techniques de pêche du thon en boîte. À quelques exceptions près si on pointe la niche des conserves de thon pêché à la ligne ou à la canne, récemment plébiscitée par Greenpeace. Paradoxalement, les Français consomment plutôt une matière noble, l’albacore, soumise à une logique de prix bas ; alors que les Anglo-saxons consomment un thon matière première moins cher, le listao, mais qu’ils payeront au prix fort si la conserve mentionne « à la ligne » ou « sans DCP ».

 

(1) Organisation des producteurs français de thon congelé et surgelé

(2) 8 PNA (Parties to the Nauru Agreement) : Fédération des États de Micronésie, Kiribati, îles Marshall et Salomon, Nauru, Palau, Papouasie Nouvelle Guinée et Tuvalu

 

B. VAUDOUR

 

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